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samedi 28 novembre 2015

Comprendre l'Āyurveda : le processus de développement des maladies selon l'Āyurveda

L'Āyurveda décrit six stades de développement de tout processus pathologique  :
  
  1. Accumulation (sañcaya) : c'est une phase silencieuse, sans symptômes extérieurs, qui se caractérise par une augmentation d'un (ou de plusieurs) doṣa en son (leur) site(s) propre(s).
  2. Aggravation (prakopa) : le doṣa en excès s'accumule au point de provoquer des symptômes eux-mêmes déclenchés ou aggravés par les conditions climatiques, les erreurs alimentaires ou de rythme de vie.
  3. Dissémination (prasara) : le doṣa en excès diffuse en dehors de ses localisations propres et se propage dans tout l'organisme, perturbant les autres doṣa et les dhātu. Les symptômes sont alors plus généraux.
  4. Localisation (sthāna saṁśraya) : le doṣa errant va se fixer sur les zones de faiblesse de l'organisme, là où se trouvent des dépôts d'ama, et provoquer, à ce stade, les prodromes d'une maladie spécifique.
  5. Manifestation (vyakti) : à ce stade, une maladie spécifique aux symptômes déterminés est exprimée.
  6. Complication (bheda) : la poursuite de l'augmentation du doṣa vicié provoque alors les complications de la maladie spécifique déclenchée.

Bien évidemment, plus le problème est pris tôt et plus il est facile à traiter. Tandis que la médecine occidentale ne commence à s'alarmer et fournir des remèdes au mieux qu'au quatrième stade, et le plus souvent qu'au cinquième, l'Āyurveda est capable de déceler le déséquilibre dès le premier ou le deuxième stade, et de proposer des solutions pour rétablir l'équilibre des doṣa et ainsi empêcher la maladie de se déclarer.

vendredi 5 juin 2015

Comprendre l'Āyurveda : les dhātu

Selon l’Āyurveda, le corps humain est composé de sept dhātu (de la racine sanskrite « dhā » qui signifie « soutenir »). Ces sept tissus vitaux de base sont responsables de toute la structure du corps. Ils entretiennent les fonctions des différents systèmes organiques et parties vitales du corps.
Ces dhātu forment une partie du mécanisme biologique de protection. Avec l’aide d’agni, ils sont en charge du mécanisme immunitaire. Lorsqu’un dhātu est défectueux, il affecte le dhātu suivant, chacun recevant sa nourriture du dhātu précédent.

Voici les sept dhātu dans leur ordre successif :
  1. Rasa (plasma ou chyle) : il contient les nutriments de la nourriture digérée et nourrit tous les tissus, organes et systèmes.
  2. Rakta (sang) : il gouverne l’oxygénation de tous les tissus et organes vitaux pour maintenir la vie.
  3. Māṁsa (muscles) : il couvre les organes vitaux, engendre le mouvement des articulations et maintient la force physique.
  4. Medas (graisses) : il maintient la lubrification et l’onctuosité de tous les tissus.
  5. Asthi (os) : il maintient la structure physique du corps.
  6. Majjā (moelle et nerfs) : il remplit les espaces osseux et transporte les impulsions motrices et sensorielles.
  7. Śukra (tissu reproducteur) : il est responsable de la reproduction.
Les sept dhātu sont appréhendés comme un ordre naturel et biologique de manifestation. L’après-digestion de la nourriture, appelée āhāra rasa (de āhāra, la « nourriture » et rasa, le « suc ») ou plasma nutritif, contient l’alimentation de tous les tissus. Ce « plasma nutritif » est transformé avec l’aide de la chaleur, appelée dhātvagni, dans chaque dhātu afin de le former et de produire la nourriture nécessaire au dhātu suivant (il existe ainsi sept dhātvagni, un pour chaque dhātu : rasāgni, raktāgni…). Rasa est transformé en rakta, qui se manifeste ensuite en māṁsa, etc.
Les dhātu sont nourris et formés de façon à maintenir les fonctions physiologiques normales des différents tissus, organes et systèmes.
Lors de sa formation sous l'action de son dhātvagni spécifique, chacun des sept dhātu produit un ou plusieurs tissu(s) secondaire(s) (upadhātu) et des déchets (mala). Il est également relié à un organe spécifique et à un doṣa. Tout cela est présenté dans le tableau suivant.



Ojas


À la fin de ce processus de métabolisation des dhātu, il reste encore une substance très subtile appelée ojas. Il s'agit d'une forme supérieure et bénéfique de kapha. Ojas est considéré comme l'élixir de vie, l'essence de tous les tissus. Il est le principal facteur d'endurance et d'immunité physique et mentale. Selon l'un des principaux traités d'Āyurveda, la Caraka Saṁhitā, huit gouttes d'une forme particulière d'ojas sont présentes dans le cœur de chaque être humain dès sa naissance et correspondent à son immunité primordiale.

Afin qu'ojas soit produit en quantité suffisante, il est donc indispensable d'avoir une alimentation de qualité (et notamment d'ingérer une nourriture sāttvique et nutritive) et un feu digestif équilibré (samāgni). Certaines plantes ayurvédiques comme l'āmalakī (Emblica officinalis) ou l'aśvagandhā (Withania somnifera) permettent aussi de produire de l'ojas. Enfin, le contrôle de l'énergie sexuelle (brahmacarya : réduction de l'activité sexuelle ou rapports sexuels sans éjaculation), le contrôle des sens (pratyāhāra : réduction de l'énergie perdue dans les plaisirs sensoriels, en particulier par les yeux et les oreilles, grâce notamment, quand cela est possible, au contrôle de la qualité des impressions sensorielles qui nous parviennent), la dévotion (bhakti yoga : orientation vers l'intérieur de notre énergie émotionnelle à travers l'amour de Dieu) et la méditation (conscience sans pensée) sont également des grands facteurs de développement d'ojas.

jeudi 20 novembre 2014

Comprendre l'Āyurveda : la digestion

Une bonne digestion est capitale pour pouvoir maintenir l'organisme en bonne santé. En effet, c'est elle qui assure la structuration optimale des dhātu*. En outre, comme nous l'avons vu dans un précédent article, les trois doṣa ont leur siège principal dans le système digestif, ce qui signifie que tout déséquilibre au niveau de la digestion risque d'entraîner des déséquilibres dans d'autres endroits du corps.

En Āyurveda, la digestion est vue comme un feu (agni) qui cuit les aliments pour les rendre assimilables.
Il existe treize formes d'agni dans le corps :
  • le feu digestif (jaṭharāgni), littéralement le « feu du ventre » : c'est la forme principale d'agni et le pouvoir principal de digestion du corps ;
  • les cinq feux des éléments (bhūtāgni) : ils résident dans le foie et sont responsables de la transformation de la nourriture ingérée en cinq éléments (pañcabhūta) nécessaires à la formation des tissus du corps ;
  • les sept feux des tissus (dhātvagni) : comme nous le verrons dans un prochain article, chacun des sept dhātu* possède son propre pouvoir digestif qui est responsable de sa formation correcte.

On reconnaît quatre conditions du feu digestif :
  • sama - équilibré : samāgni assure une digestion parfaite et donc une bonne assimilation des nutriments ;
  • tīkṣṇa - trop fort (pitta) : tīkṣṇāgni a tendance à « brûler » les aliments dont les nutriments ne sont alors pas correctement assimilés ;
  • manda - trop faible (kapha) : mandāgni rend la digestion lente et ne parvient pas à séparer correctement les parties assimilable et non-assimilable des aliments, ce qui crée de l'ama ;
  • viṣama - changeant, instable (vāta) : viṣamāgni est tantôt trop fort, tantôt trop faible, ce qui crée de l'ama et produit une assimilation médiocre des aliments.

Ama


Quand le feu digestif est trop faible, la nourriture n'est pas convertie de façon adéquate. Elle laisse alors un résidu toxique de nourriture non-digérée ou partiellement digérée, appelé ama (de la racine « am », qui signifie « faire du mal, rendre malade »). Celui-ci se dépose dans les zones de faiblesse de la physiologie, y stagne, et fermente. Les doṣa en excès vont alors se coller à ces dépôts d'ama et provoquer des maladies. La plupart des maladies commencent par une défaillance du feu digestif et l'accumulation d'ama, d'où l'importance accordée par l'Āyurveda à la digestion, dont le bon fonctionnement est la clé de la santé du corps.

Quelques conseils


Voici quelques conseils simples qui vous permettront d'améliorer votre digestion et d'éviter la formation d'ama :

  • manger dans une atmosphère paisible,
  • ne pas manger quand on est perturbé au point de vue émotionnel,
  • toujours s'asseoir pour manger,
  • manger une quantité de nourriture pouvant tenir dans le creux des deux mains afin de ne remplir l'estomac qu'aux 2/3 ou aux 3/4,
  • manger à un rythme modéré, en mâchant bien, et rester assis quelques minutes après le repas,
  • éviter tout exercice intense ou tension nerveuse durant les deux premières heures de la digestion,
  • toujours attendre d'avoir digéré un repas avant de prendre le suivant,
  • ne pas grignoter entre les repas,
  • manger de préférence à heures fixes,
  • faire du déjeuner le repas principal,
  • manger de la nourriture fraîchement cuisinée le plus souvent possible et éviter la nourriture industrielle,
  • manger les fruits plutôt en dehors des repas, sinon en début de repas,
  • manger le sucré avant le salé,
  • réduire la part des aliments crus (surtout en hiver et en cas de digestion lente ou irrégulière),
  • éviter les aliments et les boissons glacés (surtout en hiver et pendant les repas ou juste avant),
  • boire chaud (eau chaude seule ou tisane) tout au long de la journée,
  • ne pas boire pendant les repas, ou alors en petite quantité (pas plus d'un verre) et chaud,
  • inclure à chaque repas, ou au moins à un repas par jour, les six saveurs** afin de satisfaire complètement la physiologie,
  • veiller à respecter un délai d'1 h 30 à 3 h entre la fin du dîner et le coucher.

* Les dhātu sont les tissus vitaux de base responsables de toute la structure du corps. Ils sont au nombre de sept : rasa (plasma ou chyle), rakta (sang), māṃsa (muscles), medas (graisses), asthi (os), majjā (moelle et nerfs), śukra (tissu reproducteur).
** Les six saveurs de l'Āyurveda sont le doux (sucré), l'acide, le salé, le piquant, l'amer et l'astringent.

mercredi 17 septembre 2014

Comprendre l'Āyurveda : les trois guṇa

Le Yoga et l'Āyurveda reposent tous deux sur le Sāṁkhya, l'un des systèmes de philosophie védique, qui décrit l'émergence de la création à partir de deux réalités irréductibles, innées et indépendantes : Puruṣa et PrakṛtiPuruṣa, principe masculin non-manifesté, est la conscience pure, la base de toute manifestation et le témoin silencieux de la création. Au niveau individuel, il correspond à l'état d'éveil sans activité mentale. En prenant conscience de lui-même, Puruṣa suscite l'émergence d'une deuxième valeur, Prakṛti, principe féminin qui est l'énergie créatrice subtile, la cause première de l'univers matériel manifesté, la Nature Primordiale. L'union de Puruṣa (qui est infirme sans Prakṛti car non-manifesté) et de Prakṛti (qui est aveugle sans Puruṣa) engendre la création du monde physique (pensée, énergie et matière).

Prakṛti est composée de trois forces fondamentales (guṇa) : sattva, rajas et tamas. Tant que les trois guṇa sont en équilibre, Prakṛti demeure non manifestée et la création n'apparaît pas. Leur mise en mouvement, qui crée donc un déséquilibre, enclenche l'émergence de la diversité du monde relatif. 
  • Sattva est la force de pure création. Il est associé à la pureté, à la paix, à la lumière, à la clarté, à l'harmonie, à l'amour et à la spiritualité.
  • Rajas est la force d'action, de mouvement, d'agitation, de turbulence et de maintien. Il est associé à la réalisation de l'action, à la passion, à l'ambition, au désir et à l'égo.
  • Tamas est la force d'inertie et de destruction. Il est associé à la lourdeur, à l'obscurité, à l'ignorance, à l'attachement et à la décomposition.
Tous les objets de ce monde résultent de l'interaction des trois guṇa, dont chacun est une combinaison particulière. L'univers ne pourrait pas fonctionner et l'être humain ne pourrait pas vivre si l'une de ces trois forces était absente. Cela dit, l'Āyurveda et leYoga s'accordent à dire que chacun d'entre nous doit tenter de développer sattva car il est la clé d'une bonne santé et favorise la croissance spirituelle.

Les guṇa et la condition mentale


La psychologie ayurvédique utilise les guṇa, en association avec les doṣa, pour définir des profils psychologiques. Sans rentrer dans les détails des 9 combinaisons possibles, on peut dire que :
  • les personnes sāttviques sont capables de contrôler leurs émotions, leurs pensées et leurs actions. Elles ont de nombreuses qualités comme l'honnêteté, la tolérance, l'adaptabilité, la sérénité, l'altruisme, la compassion, la chaleur humaine, l'intelligence et la créativité. Elles trouvent leur bonheur dans l'acquisition de connaissances, de compétences, dans l'aide aux autres, dans la méditation et le développement au niveau spirituel, et peuvent même aller jusqu'à dépasser les notions de bonheur et de malheur, et atteindre la félicité. Elles vivent pour servir la société et aider les autres à avancer sur la voie spirituelle.
  • les personnes rājasiques sont travailleuses, actives – en général même agitées – et dominées par leur égo, ce qui les rend ambitieuses, colériques, jalouses et orgueilleuses. Attirées par le pouvoir et les possessions matérielles, elles sont prêtes à tout pour les acquérir. Elles sont très égocentriques, et même quand elles aident les autres, elles s'intéressent avant tout à ce que cela pourra leur rapporter.
  • les personnes tāmasiques sont paresseuses, inactives, déprimées, irritables et très égoïstes. Elles ne pensent absolument pas aux autres, peuvent tomber dans la délinquance et sont même capables de nuire à la société tout entière au nom d'une idéologie. Elles trouvent leurs plaisirs dans la nourriture, l'alcool, la drogue et les relations sexuelles. 

Développer sattva


Si notre constitution – et donc notre (nos) doṣa dominant(s) – ne peut pas être changée, en revanche, nous pouvons choisir, par ce que nous mangeons et la manière dont nous nous comportons, de favoriser et d'accroître l'un des trois guṇa et donc de modifier notre façon de voir la vie et d'agir vis-à-vis de nous-mêmes et des autres. 
Le développement de sattva peut être obtenu par différentes techniques de yoga – contrôle des sens (pratyāhāra : réduction de l'énergie perdue dans les plaisirs sensoriels, en particulier par les yeux et les oreilles, grâce notamment, quand cela est possible, au contrôle de la qualité des impressions sensorielles qui nous parviennent), dévotion (bhakti yoga : orientation vers l'intérieur de notre énergie émotionnelle à travers l'amour de Dieu), méditation (conscience sans pensée) – ainsi que par l'adoption d'un régime alimentaire adéquat (sāttvique).

Les guṇa et l'alimentation


La Bhagavad Gītā, l'un des textes fondamentaux du Yoga, décrit ainsi les régimes sāttvique, rājasique et tāmasique :
« Les aliments qui favorisent la longévité, la vitalité, la force, la santé, le bien-être et la joie – et qui sont onctueux, substantiels et agréables –, voilà ce qui plaît aux êtres sāttviques.
Quant aux êtres rājasiques, ils préfèrent les aliments amers, aigres, salés, épicés, piquants, âpres et brûlants, aliments qui causent déplaisir, souffrance et maladies.
Une nourriture avariée, qui a perdu son goût, est devenue fétide ou pourrie, et même des restes ou des substances impropres au sacrifice, voilà ce qui plaît aux êtres tāmasiques. »
(Bhagavad Gītā, XVII, 8-10 ; traduction d'Émile Senart et Michel Hulin) 
Vous trouverez ci-dessous les listes des principaux aliments sāttviques, rājasiques et tāmasiques. Les premiers sont bien sûr à privilégier, dans la mesure du possible, même si des aménagement doivent être faits en fonction de la constitution ou des déséquilibres doṣiques (ainsi, par exemple, les avocats, le sésame ou le blé, bien que sāttviques, ne seront pas conseillés en cas de kapha élevé, alors que l'ail ou l'oignon, pourtant rājasiques, pourront être prescrits pour équilibrer kapha). 
  • Aliments sāttviques : miel, gelée royale, lait, ghee (beurre clarifié), lassi (yaourt brassé avec de l'eau, des épices et du sel, du sucre ou du miel), sésame, citron (vert), riz basmati, blé, soja, moong dal (soja vert décortiqué), fruits bien mûrs, légumes verts, carotte, avocat, asperge, amande (sans la peau), datte, eau de coco, safran, curcuma, coriandre, basilic,tulsi (basilic sacré), gingembre, cannelle, muscade. Bien que la saveur douce soit sāttvique, des aliments trop sucrés (en particulier avec du sucre blanc) comme les bonbons sont considérés comme tāmasiques.
  • Aliments rājasiques : viande, poisson, choux, fruits acides, café, thé, piment, oignon, ail, moutarde, poivre.
  • Aliments tāmasiques : légumes racines, champignons, aliments en conserve ou contenant des conservateurs, viande rouge, alcool, fromages fermentés ou vieillis, aliments réchauffés ou rassis.

dimanche 11 mai 2014

Comprendre l'Āyurveda : les doṣa

L'étude des doṣa constitue l'essence même de la science ayurvédique et est le fondement de tout traitement par l'Āyurveda. Ainsi est-il important, pour toute personne qui s'intéresse de près ou de loin à cette science, de comprendre la nature des doṣa et leur implication dans le processus de maladie.

Des pañcabhūta aux tridoṣa


Selon les sciences védiques, le monde physique est constitué de cinq éléments matériels appelés mahābhūta ou pañcabhūta :

  • l'éther (ākāśa) : espace, distances ;
  • l'air (vāyu) : mouvement ;
  • le feu (tejas) : chaleur, transformation ;
  • l'eau (ap) : fluidité, circulation ;
  • la terre (pṛthivī) : stabilité, solidité, cohésion.
Dans le corps humain, ceux-ci se combinent pour former les doṣa, qui sont des substances subtiles ou plutôt des forces qui rattachent les cinq grands éléments à la chair vivante et qui sont à l'origine de toutes les fonctions physiologiques et psychologiques. En sanskrit, le mot "doṣa", qui dérive de la racine "duṣ" ("se gâter ; être mauvais, corrompu, impur"), signifie "défaut, vice, faute, erreur, affection, maladie". On peut s'étonner des sens négatifs de ce mot qui pourtant désigne aussi des éléments essentiels à la vie terrestre. Cela vient du fait que, comme on va le voir, les doṣa peuvent très facilement se déséquilibrer et que ces déséquilibres sont la cause des diverses maladies. Dans la plupart des livres sur l'Āyurveda, "doṣa" est souvent traduit par "humeur", ce qui est commode mais peut prêter à confusion, le concept de doṣa étant à maints égards bien différent de celui d'humeur dans la médecine hippocratique.

Les doṣa sont au nombre de trois (tridoṣa) :
  • Vāta, combinaison de l'éther et de l'air, contrôle tous les mouvements corporels et assure le bon fonctionnement du système nerveux. Vāta a son siège principal dans le côlon.
  • Pitta, combinaison du feu et de l'eau, est le principe de chaleur, de digestion (de la nourriture, mais aussi des émotions) et de transformation. Pitta a son siège principal dans l'intestin grêle.
  • Kapha, combinaison de l'eau et de la terre, assure la stabilité du corps et du mental. Kapha a son siège principal dans l'estomac et dans les poumons.
Chaque doṣa est lui-même divisé en cinq upadoṣa, qui ont chacun une fonction plus spécifique (par exemple, ālocaka pitta gère la vue, śleṣaka kapha les articulations, etc).

Les qualités des doṣa


Toutes les substances, toutes les pensées, toutes les émotions et toutes les actions ont des qualités particulières. Ainsi, par exemple, l'eau est fluide, l'air est à la fois sec, léger, mobile et subtil, le fait de courir est mobile (et peut être lourd ou léger), la colère est chaude, etc. L'Āyurveda a défini vingt qualités (guṇa) de base classées en dix paires antagonistes (chaud et froid, lourd et léger, statique et mobile, etc.). La chose importante à comprendre est que ces forces opposées fonctionnent en fait ensemble et s'équilibrent mutuellement (par exemple, le chaud diminue le froid, et vice versa). De même, il faut toujours garder à l'esprit que "le semblable augmente le semblable". Nous verrons plus bas que le bilan ayurvédique et les thérapeutiques mises en place par l'Āyurveda se fondent en grande partie sur l'analyse des guṇa et sur leur interaction.

Les doṣa n'ayant pas de rélle substance, ils ne sont pas directement observables. C'est donc grâce à leurs guṇa qu'on va pouvoir les identifier. En effet, chaque doṣa possède plusieurs de ces qualités (plus quelques autres qui ne font pas partie de la liste initiale), lesquelles découlent directement des guṇa des deux élements (mahābhūta) dont il est issu :
  • Vāta est sec (rūkṣa), léger (laghu), froid (śīta), rugueux (khara), subtil (sūkṣma), mobile (cala), clair (viśada) et changeant (sara).
  • Pitta est chaud (uṣṇa), tranchant ou pénétrant (tīkṣṇa), légèrement huileux (sasneha), liquide (drava), léger (laghu) et avec une odeur âcre (amla).
  • Kapha est lourd (guru), lent (manda), froid (śīta), stable (sthira), dense (sāndra), visqueux (picchila), onctueux ou humide (snigdha), large ou grossier (sthūla), mou (mṛdu), tendre (ślakṣṇa) et sucré (madhura).
On peut remarquer que chaque doṣa a des qualités qui lui sont propres et qui le différencient des deux autres. Toutefois, chacun partage avec l'un des deux autres doṣa une qualité qui les oppose au troisième. Ainsi :

  • vāta et pitta sont légers, alors que kapha est lourd ;
  • vāta et kapha sont froids, alors que pitta est chaud ;
  • pitta et kapha sont huileux (kapha l'étant plus que pitta), alors que vāta est sec.
On se rend compte aussi que vāta et kapha ont des qualités opposées, à une exception près : ils sont tous les deux froids. Pitta, quant à lui, a plutôt des qualités intermédiaires entre vāta et kapha, mais il s'oppose à eux par sa qualité première : la chaleur.

Prakṛti et vikṛti


Chaque individu vient au monde avec une proportion spécifique de ces doṣa qui définit sa constitution psycho-physiologique de naissance (prakṛti). Chaque prakṛti est bien sûr unique, mais pour la commodité de l'analyse, l'Āyurveda a défini 3 types de constitutions :
  • les constitutions "mono-doṣiques" (vātapitta ou kapha) : l'un des trois doṣa prédomine largement (même si, bien sûr, les deux autres sont toujours présents dans la physiologie, tout organisme ayant besoin des trois doṣa pour rester en vie, mais dans une proportion bien moins importante), ce qui donne en général des prakṛti facilement identifiables.
  • les constitutions "bi-doṣiques" (vāta-pittavāta-kaphapitta-vātapitta-kaphakapha-vāta ou kapha-pitta) : dans ces constitutions, qui sont les plus fréquentes, l'un des doṣa prédomine toujours, mais un deuxième a une importance non négligeable - il peut même arriver que ces deux doṣa se retrouvent en proportion égale -, ce mélange étant en général assez reconnaissable dans la physiologie (à moins bien sûr d'un déséquilibre chronique du troisième doṣa).
  • la constitution "tri-doṣique" (vāta-pitta-kapha) : c'est la prakṛti la plus rare et la plus équilibrée, avec environ 1/3 de chaque doṣa.
Il faut bien comprendre que, tout comme son génome ou ses empreintes digitales, la prakṛti d'un individu fait partie intégrante de son identité. Elle le suit donc toute sa vie durant et ne peut pas être changée. Elle correspond à son point d'équilibre personnel, lequel lui procure santé et bien-être.

Mais cet équilibre est précaire car les doṣa, qui sont sensibles à leur environnement, sont en perpétuel mouvement. Ainsi, par exemple, selon le principe évoqué plus haut que "le semblable augmente le semblable", un déplacement (du fait de sa qualité mobile) va augmenter vāta, un plat épicé (à cause de sa qualité chaude) pitta et un temps froid et humide kapha. Un contact prolongé ou répété avec un ou plusieurs facteur(s) d'aggravation d'un doṣa va finir par créer un déséquilibre profond (vikṛti) qui, à la longue, conduira à la maladie.

Le principal travail du médecin ayurvédique ou du praticien en Āyurveda va être de comprendre la nature de ce déséquilibre et de proposer une thérapeutique (conseils en mode de vie et en nutrition, compléments alimentaires à base de plantes, soins et massages) qui va permettre de corriger ce déséquilibre, si possible avant la survenue de la maladie, grâce à l'utilisation des qualités opposées à celle du doṣa aggravé. Pour donner un exemple, l'abhyaṅga (massage du corps à l'huile tiède) est particulièrement conseillé dans les déséquilibres de vāta (stress, anxiété, insomnies, arthrose, dessèchement cutané, maladies dégénérescentes comme Alzheimer ou Parkinson, personnes âgées) car il apporte à la fois des qualités de nature kapha (et donc de nature à rééquilibrer vāta) comme l'onctuosité, la densité ou la stabilité, et une qualité qui fait défaut à la fois à vāta et à kapha - la chaleur - grâce à la tiédeur de l'huile et à la nature légèrement chauffante de l'huile de sésame.
Bien évidemment, les choses sont en réalité un peu plus compliquées (par exemple, deux doṣa peuvent être déséquilibrés en même temps, ou bien un excès de vāta peut résulter de blocages dus à un déséquilibre de... kapha !) et d'autres facteurs entrent également en ligne de compte. Mais l'observation des doṣa par le biais de leurs guṇa reste le point central du diagnostic et des thérapies ayurvédiques.